L’amour avec un petit a

Voici venu le jour de l’année que les célibataires abhorrent le plus. Il faut savoir que la Saint-Valentin a longtemps été une fête de célibataires et non une célébration de couples. Et si nous reculons encore plus loin dans l’histoire, à Rome, pour célébrer les Lupercales de la mi-février, de jeunes hommes à moitié nus couraient dans les rues en fouettant les femmes avec des lanières de peau de bouc pour les rendre plus fécondes. Ah! Le sens de la fête antique! L’Église catholique a vite fait de remplacer les Lupercales par une fête des amoureux plus chaste en l’honneur du martyre, Valentin. Tenue correcte exigée. Interdit de sacrifier un bouc.

Dans certains pays d’Amérique latine, la Saint-Valentin s’appelle Le jour de l’amour et de l’amitié (El día del amor y amistad). On en profite pour montrer à nos amis qu’on les aime aussi. Belle idée, vous ne trouvez pas? L’amitié, c’est l’amour avec un petit a, un sentiment que l’on ne célèbre jamais assez. Trop de couples s’enferment dans leur cocon en oubliant les vieux amis. Pourtant, si l’on prend soin de l’ami, il demeure au fil de nos amours.

L’an dernier, j’ai dû m’initier à la psycho pop, aux « coachs d’amour » et autres champions des secrets du bonheur à deux pour la rédaction d’un blogue sur Châtelaine. Il s’écrit beaucoup de conneries sur l’amour. On aimerait tant trouver des règles universelles et l’expliquer biologiquement et le contrôler à l’aide de pilules. Bien que les recherches sur les hormones de désir et d’attachement progressent, on n’explique toujours pas l’amour. Pourquoi aime-t-on? L’amour entre hommes et femmes est-il vraiment nécessaire pour assurer la survie de notre espèce? L’amour maternel, certes, mais nous pouvons nous reproduire joyeusement comme des singes bonobos sans amour entre les sexes.

Dans cette quête de sens de nos amour insensés, un vulgarisateur scientifique allemand un peu rebelle et sans détour m’a séduite, platoniquement parlant. Dans son essai Amour, déconstruction d’un sentiment, Richard David Precht, mieux connu pour son livre à succès Qui suis-je, si je suis, combien?, fait un remarquable effort de synthèse d’une multitude de recherches issues de domaines variés : biologie, psychologie, anthropologie, sociologie, histoire et philosophie.

Déconstruction d’abord de plusieurs théories de psychologie évolutionniste qui cherchent à nous faire croire que l’amour est un sentiment ordonné, dans un but de reproduction optimale. Décortication ensuite, du désir, de l’énamourement et du sentiment amoureux : « Le fait de désirer sexuellement est lié à nos pulsions; celui de tomber amoureux est en rapport très étroit avec nos parents et nos expériences d’enfants; quant à la personne que nous aimons, il s’agit très largement d’une question de concepts personnels.»

Je ne reprendrai pas ici tout le raisonnement de Precht qu’il faut lire tranquillement en savourant sa verve et son humour intelligent. Chose certaine, il pénètre au cœur d’un mal-être d’attentes découlant de l’idéologie romantique : «ce qui était au départ le produit de l’imagination d’artistes appartenant à des classes supérieures» est devenue une exigence commune… Il nous faut la passion et la compréhension, l’émotion et le désir de protection. » Sexe, amour, intensité et durée : rien de moins! Et par extension, notre idéal de famille n’a jamais été plus sacré et exigeant qu’aujourd’hui.

D’après vous, est-ce que l’idéologie d’amour a progressé? Il est fascinant de voir à quel point nous nous battons encore pour réaliser des idéaux hérités du XVIIIe siècle dans plusieurs sphères de nos vies privées et publiques. J’ai étudié cette période au cours de ma maîtrise en histoire, j’aime m’y réfugier parfois. Romantisme anachronique qui se voulait révolutionnaire à l’époque, maintenant transformé en rêve hollywoodien. On voit où l’idéologie de progrès nous a menés aujourd’hui. Qu’en est-il de notre idéal romantique? Est-ce que nous sommes les 99%? Est-il raisonnable d’attendre autant de l’amour?

Heureusement qu’il reste l’amour avec un petit a…
Une amie célibataire s’amusait à dire que nous étions comme les lépreux modernes : pauvres âmes esseulées qui n’ont pas encore trouvé la « bonne » personne. En ce jour de Saint-Valentin, j’aimerais rappeler à tous les lépreux que le jeu Angry Birds est maintenant disponible sur Facebook et le chocolat sera en solde demain matin. Joie!